
La Goupillère vue de l'intérieur : récits de famille depuis 1949
De 1949 à la fin des années 1980, la famille de Hercé a vécu à la Goupillère. Christian, fils de la maison, a consigné ses souvenirs en 2019 : les voitures de collection, les chevaux Opera B et L'Eclair, le petit âne Gamin, les foires de Montmirail et la terrasse aux glycines. Une mémoire intime d'un domaine historique du Perche sarthois. (Lecture : 6 min)
Il y a des lieux qui ne vous lâchent plus. La Goupillère en est un. Christian de Hercé, dont la famille a vécu dans ces murs de 1949 à la fin des années 1980, l'a compris mieux que quiconque. En 2019, il a couché sur le papier ses souvenirs du domaine, des récits d'enfance et de jeunesse qui sentent la paille chaude, l'huile de moteur et l'herbe du Perche sarthois après la pluie. Voici, dans ses propres mots et dans l'esprit qui l'animait, l'histoire intime de la Goupillère telle qu'elle vivait au quotidien.
Les voitures de collection : une passion transmise
L'un des premiers souvenirs de Christian, c'est l'odeur des garages. Son père aimait les belles mécaniques, et la Goupillère en abritait plusieurs. Une Bentley des années trente trônait dans la remise avec la majesté tranquille des objets trop beaux pour servir souvent. À côté, une Talbot et quelques autres pièces de collection attendaient les sorties dominicales sur les routes du Perche sarthois. Pour les enfants de la maison, ces voitures n'étaient pas des reliques de musée mais des compagnes de jeu, des refuges secrets aux odeurs de cuir vieilli et de graisse ancienne.
Christian se souvient des après-midis passés à polir les carrosseries sous la direction de son père, à démonter de petits mécanismes sans en comprendre vraiment le fonctionnement, mais avec la certitude que ce travail-là comptait. Ces moments dans les garages de la Goupillère lui ont transmis le goût du patrimoine, pas seulement celui des pierres et des arbres, mais aussi celui des objets façonnés par les mains des hommes et conservés avec soin. La Sarthe, terre de course et de mécanique, n'était pas étrangère à cette passion.
Opera B et L'Eclair : les chevaux du domaine
Mais ce qui battait vraiment au cœur de la Goupillère, c'étaient les chevaux. Opera B et L'Eclair, deux superbes bêtes dont Christian parle avec une tendresse qui ne s'est jamais émoussée, régnaient sur les prairies du domaine. Opera B était un cheval de caractère, vif, un peu imprévisible, le genre qui vous oblige à être attentif à chaque instant. L'Eclair méritait son nom : rapide, lumineux, il filait dans les allées du parc comme si la terre sous ses sabots était faite pour lui.
Les matins d'été, avant que la chaleur ne s'installe sur le Perche sarthois, les enfants de la maison sellaient les chevaux dans l'ancienne sellerie, cette belle pièce aux odeurs de cuir et de foin qui donne aujourd'hui son nom au gîte. C'est là que les journées prenaient leur élan, dans la douceur de l'aube et le son des sabots sur les pavés de la cour. Les promenades menaient vers les bois du domaine, vers la vallée de l'Huisne ou les chemins creux qui relient les hameaux de Tuffé Val de la Chéronne.
Gamin, le petit âne philosophe
À côté des chevaux de prestige vivait Gamin, un petit âne au caractère bien trempé que toute la famille aimait en secret davantage qu'on ne voulait bien l'admettre. Gamin n'obéissait qu'à lui-même. Il broutait où il lui plaisait, s'arrêtait sans prévenir au milieu des chemins, et regardait les humains avec cet air légèrement condescendant propre à son espèce. Les enfants l'adoraient précisément pour ça, pour cette liberté tranquille qu'il incarnait sans effort.
Christian raconte que Gamin avait sa propre façon de participer à la vie du domaine : il apparaissait toujours au moment où on ne l'attendait pas, surgissant d'un coin de prairie ou se mêlant sans vergogne aux promeneurs. Dans un domaine historique comme la Goupillère, avec ses 250 hectares de bois et de prairies, un âne philosophe trouvait matière à occuper ses journées.
Les fermiers voisins : une communauté rurale vivante
La Goupillère ne vivait pas repliée sur elle-même. Le domaine était entouré de fermes en activité dont les propriétaires entretenaient avec la famille des relations de bon voisinage, faites d'entraide et de respect mutuel. On se prêtait du matériel au moment des foins, on échangeait des nouvelles au marché de Tuffé, on se retrouvait aux fêtes locales qui scandaient le calendrier de la vie rurale du Perche sarthois.
Pour Christian, ces fermiers incarnaient une forme de sagesse enracinée dans la terre sarthoise, une connaissance intime des saisons, des bêtes et des hommes qui impressionnait le jeune garçon qu'il était. Ces liens avec le monde agricole environnant lui ont donné le sens de ce que représente un domaine comme la Goupillère dans le tissu humain de la campagne sarthoise : pas un château isolé dans son parc, mais un noeud de relations, d'histoires partagées et de mémoire collective.
L'écurie de Montmirail et les grandes foires aux chevaux
La famille ne restait pas confinée à la Goupillère. Les grandes écuries de Montmirail, non loin dans la Sarthe, étaient un pôle d'attraction régulier. Les foires aux chevaux qui s'y tenaient rassemblaient les propriétaires, les marchands et les passionnés de toute la région dans une atmosphère qui tenait du marché médiéval et du salon d'exposition. On y venait voir, comparer, négocier, mais surtout sentir le pouls de cette civilisation équestre qui était encore bien vivante dans la Sarthe des années 1950 et 1960.
Ces expéditions à Montmirail restent dans la mémoire de Christian comme des jours de fête. L'effervescence des cours d'écuries, les conversations entre connaisseurs, le son des fers sur les pavés, tout concourait à créer une atmosphère unique. La Goupillère participait à cette vie collective équestre du Perche sarthois, qui perdurait de génération en génération comme une tradition profondément ancrée dans l'identité de la région.
La terrasse et la pompe à eau : les rituels du quotidien
Mais l'âme de la Goupillère au quotidien, c'était peut-être la terrasse. Exposée plein sud, abritée par des glycines centenaires qui fleurissaient chaque printemps en grappes mauves et odorantes, elle était le lieu de tous les rassemblements familiaux. On y prenait les repas d'été, on y lisait dans les longues après-midis, on y recevait les voisins et les amis de passage. La terrasse était la pièce maîtresse d'une maison qui n'avait pas de peur de l'espace.
Non loin de là, la vieille pompe à eau manuelle était un autre repère immuable du domaine. Elle trônait dans la cour avec la solidité des choses faites pour durer, et les enfants aimaient l'actionner en cadence, dans le bruit caractéristique du métal et de l'eau qui remonte des profondeurs. Ces gestes répétitifs, ce rapport direct à l'eau et à la terre, faisaient partie d'une éducation informelle que la Goupillère dispensait naturellement à ceux qui grandissaient entre ses murs.
Un patrimoine vivant, une mémoire transmise
Ce qui ressort de ces récits de Christian de Hercé, c'est que la Goupillère n'était pas un décor mais un acteur. Le château et ses dépendances, les prairies et les bois du Perche sarthois, les animaux et les gens qui y vivaient formaient un ensemble cohérent, un monde en miniature qui avait ses règles, ses rythmes et ses joies. La Goupillère de 1949 à 1989 était encore ce que les domaines historiques de la Sarthe ont été pendant des siècles : un lieu de vie complet, autosuffisant dans l'esprit sinon dans les faits.
Aujourd'hui, Arnaud et Catherine Le Saige perpétuent cet esprit en ouvrant La Sellerie, l'ancienne sellerie des marquis, aux visiteurs qui cherchent autre chose qu'un simple hébergement. Séjourner à la Goupillère, c'est entrer dans ce récit long de plus de huit siècles, dont Christian de Hercé a su conserver, avec une fidélité et une tendresse admirables, quelques chapitres essentiels.